Conséquences asymétriques au sein de la zone euro

L’appréciation de l’euro n’a pas des conséquences symétriques au sein des pays de la zone.

La perte de croissance engendrée par l’appréciation de l’euro est d’autant plus contraignante qu’elle affecte de manière asymétrique les différentes économies de la zone euro. On remarque que la capacité de résistance des échanges extérieurs des grands pays de la zone euro se révèle hétérogène. Cette inégalité provient essentiellement des différences concernant l’orientation géographique des échanges et la spécialisation de la production propre à chaque pays. La réaction de chaque pays sera encore différenciée par l’importance occupée par les demandes externe et interne dans le soutien à la croissance. Nous prendrons 3 grands pays européens que sont la France, l’Allemagne et l’Italie pour illustrer nos propos.

Du point de vue de l’exportateur français l’économie allemande affiche une santé insolente. L’année 2004 est le plus mauvais millésime enregistré par le commerce extérieur français depuis le début du siècle. Ce constat est sensiblement le même pour l’Italie qui a observé un recul de ses exportations. Seul l’Allemagne affiche une performance excellente à l’export. La France et l’Italie semblent être à la peine pour profiter d’une reprise qui, même si elle reste fragile, a été indéniable en 2004. A contrario l’Allemagne s’en tire beaucoup mieux et ce, depuis même le début de l’appréciation de la monnaie unique. Entre 2000 et 2003, les exportations de biens ont progressé de 11.2 % pour l’Allemagne, alors qu’elles ont reculé de 5.7 % pour l’Italie et n’ont connu qu’une croissance modérée pour la France (+1.9 %). Les exportateurs allemands, par la bonne progression de la demande adressée à leur pays, ont bénéficié d’une croissance plus dynamique de leurs débouchés que leurs homologues italiens et surtout français.

L’Allemagne bénéficie sur d’une meilleure ouverture vers la Chine…

Si l’Allemagne connaît une plus grande demande adressée que la France c’est surtout dû à une meilleure orientation géographique de ses échanges. La France est davantage portée vers les pays de l’Asie hors Chine (4,9 % des exportations françaises) que l’Italie et l’Allemagne (3,7 %) et fait en plus preuve d’un manque d’audace certain en ne se risquant pas hors de sa zone d’influence historique que sont ses anciennes colonies et ses voisins de l’UEM qui sont en quasi stagnation économique. L’Allemagne se distingue par une plus grande ouverture vers la Chine et, comme l’Italie, vers les PECO. Or les importations de biens sont particulièrement dynamiques en Chine et dans les PECO où l’on a pu constater une croissance de leurs importations entre 2000 et 2003 respectivement de 85.3 % et 18.2 %. La plus grande ouverture allemande est d’ailleurs mise en avant par son tissu de PME, soit 200 000 entreprises qui sont au moins en partie tournées vers l’export. Ce chiffre n’étant que de 91 000 en France.

…Et s’appuie sur une spécialisation plus pertinente de sa production

La vigueur des demandes externes est également dépendante du type de spécialisation de l’appareil productif. Si l’Allemagne, la France et l’Italie ont sensiblement la même proportion d’exportations en biens intermédiaires, l’Allemagne apparaît plus spécialisée en biens d’équipement (33.2 % de ses exportations). Or ce type de biens est de manière générale peu sensible à une variation du taux de change.

exporations de biens en France Allemagne et Italie

Structure par produit des exportations de biens en 2003

A la vue de ces caractéristiques les produits allemands contribuent au rayonnement de leur industrie. Les pays en forte croissance tels que la Chine ou l’Inde sont très demandeurs en biens d’équipements donc la spécialisation germanique bénéficie doublement de l’ouverture vers ces zones à forte croissance. L’image de marque allemande est également un facteur permettant de rendre les produits encore moins substituables car le produit allemand est réputé être de meilleure qualité que le produit américain ou japonais. L’Italie est, quant à elle, spécialisée en biens de consommation, ce qui s’est avéré coûteux pour elle étant donné la plus grande sensibilité de la demande de ce type de produits aux variations de prix. L’appréciation de l’euro a donc pénalisée fortement les exportations de biens de consommation italiens, d’autant plus qu’ils sont de plus en plus sujets à la concurrence des pays asiatiques. La France, dont la spécialisation en biens de consommation est à mi-chemin entre celles de l’Allemagne et de l’Italie, est aussi fortement spécialisée en biens d’équipement. Mais la faiblesse de son ouverture vers les zones émergentes a nuit à sa demande adressée donc à ses exportations. On peut notamment faire remarquer que la France, sans tomber dans la caricature, souffre d’une image de producteur de luxe, ce qui ne tend pas à conditionner un comportement favorable des achats vers la France.

Deux politiques différentes sont adoptées par l’Allemagne et la France

Pour garder une bonne compétitivité prix à l’export, l’Allemagne s’appuie sur une politique de délocalisation débutée dans les années 90. Elle à délocalisé et continu de le faire à un rythme moins soutenu, afin de rencontrer des coûts salariaux plus favorable, ce qui lui permet de maintenir sa compétitivité prix. A l’inverse, on note que l’Italie a perdu des parts de marché du fait d’une inflation salariale plus soutenu, ce qui à nuit à sa compétitivité. On remarquera que cette politique menée par les allemands a conduit à un taux de chômage grandissant (environ 5 millions de chômeurs aujourd’hui), ce qui a pesée sur le revenus des ménages donc sur la consommation. Pour éviter les pertes de parts de marché, causées par l’appréciation de l’euro, à l’exportation et sur le marché intérieur deux possibilités existent : réduire les coûts ou faire preuve d’un comportement de marge. Ajuster ses coûts se traduit par un affaiblissement de la demande interne, ce qui est le cas en Allemagne, alors que jouer sur les marges affecte négativement la profitabilité des entreprises. La position des différents gouvernements français étant plutôt destinée à éviter trop de conflits sociaux, les entreprises françaises ont surtout cherché à comprimer leurs marges. Mais cette stratégie pouvant atteindre ses limites si l’appréciation de l’euro se poursuivait les entrepreneurs français ont dû relâcher les efforts de marge consentis. Cela explique que la compétitivité prix des produits manufacturés français ait régressée à un rythme de nouveau plus grand au premier semestre 2004. Par rapport aux 24 partenaires de l’OCDE, la compétitivité prix française à baisser pendant cette période de -1,7 % en moyenne semestrielle alors que les chiffres étaient de -3,7 % puis -1,5 % pour les deux semestre de 2003, les comportements de marge des entreprises tricolores agissant bénéfiquement courant 2003. Il est alors tout à fait normal de constater une stabilisation, toujours par rapport aux 24 pays de l’OCDE partenaires de le France, de la compétitivité coût de ces mêmes produits manufacturés de la France à la mi-2004 (+0,1 % au premier semestre 2004) tandis qu’elle était en chute en 2003 (-3,0 % au premier semestre). Au final le graphique ci-dessous nous montre bien que les compétitivités prix et coût des entreprises françaises ont baissé entre 2001 et 2004, sans descendre pour autant sous les niveaux datant de l’entrée en vigueur de l’euro en 1999.

competititivité zone euro et OCDE

Compétitivité de la zone euro par rapport aux pays de l’OCDE

competitivite prix et produit

La France s’est donc distinguée de l’Allemagne et aussi de l’Italie par le choix de favoriser le soutien à la croissance par une demande interne plus dynamique. La consommation des ménages était bien plus vigoureuse en France et ce malgré les anticipations des entrepreneurs qui ont adopté un comportement prudent en matière de salaire à cause du niveau de l’euro ne semblant pas vouloir faiblir. En Allemagne, la demande interne ne prend pas le relais des exportations, la croissance est maintenue uniquement par le dynamisme de la demande externe. L’évolution du pouvoir d’achat des ménages n’y est pas optimiste avec un taux d’imposition très élevé (42 % contre 27 % en France). Au troisième trimestre 2003, en l’espace de deux mois, les ventes au détail ont chuté de presque 6 %.

La demande interne de la France comparée à celle de la zone euro

La demande interne de la France comparée à celle de la zone euro

Face à l’atonie de la demande interne allemande ainsi que celle de l’Italie, l’économie française se trouve également pénalisée. En effet, en tant que grand exportateur à destination de l’Allemagne (premier partenaire) et de l’Italie, la France se voit encore désavantagée par son manque d’ouverture.

La demande adressée à la France régresse alors que celle adressée à l’Allemagne se développe

Demande adresséeExportations de biens (intra zone)Exportations de biens (extra zone)
France8,4-5,5-3,0
Allemagne9,43,413,7

Malgré une seule et même monnaie il apparaît que la capacité à maîtriser les effets négatifs de l’euro reste propre à chaque pays, et de cet état de fait découle des orientations politiques qui peuvent alors être différentes.